Echec du compromis international sur l’avenir des baleines:
Consensus entre les experts – Divergences entre les Etats |
« De la baleine à la sardine et du poisson rouge à l'anchois dans le fond de l'eau chacun dîne d'un plus petit que soit» (1)...et au-dessus de l’eau semble perdurer la même logique, les intérêts commerciaux substantiels dépassant souvent la nécessité de préserver les cétacés.
Lors de la 62ème réunion annuelle de la Commission baleinière internationale (CBI) à Agadir au Maroc du 21 au 25 juin 2010, les délégations des 74 pays présents (sur 88) ont conduit deux jours de discussions à huis-clos entre groupes régionaux afin d’étudier un plan élaboré par la présidence.
Afin de mettre un terme aux nombreuses années de confrontation entre opposants et partisans de la chasse, la proposition du président Cristian Maquieira envisageait de replacer les prises sous le contrôle de la CBI en autorisant la chasse, uniquement pour le Japon, la Norvège et l'Islande, sur une durée de dix ans, tout en instaurant des quotas (environ 400 baleines par an). Tous les membres de la Commission baleinière internationale n'ont pas souscrit au moratoire entré en vigueur en 1986, et la pêche commerciale se pratique donc encore. Selon l’Institut du bien-être animal (AWI) à Washington, 33.600 baleines ont été tuées depuis l’entrée en vigueur du moratoire. Ce plan devait ainsi permettre de sauver entre 4 000 et 5 000 baleines sur dix ans.
Soumise à de violentes empoignades, la CBI s'est longtemps montrée incapable de dégager un consensus. Dégager la majorité des trois-quarts que ses statuts exigent relevait de l’exploit. Et en effet, les négociations ont échoué. En 2009, à Funchal, sur l'île portugaise de Madère, les délégués de ses 85 Etats-membres, avaient déjà décidé de se laisser une année pour surmonter les désaccords fondamentaux menaçant la bonne marche de l'organisation. Déjà en 2009, William Hogarth, président de la CBI, déclarait : « si d'ici 2010, nous n'avons fait aucun progrès, il n'y aura pas de nouveau report ». Or il faudra de nouveau attendre un an de plus pour réviser le moratoire sur la chasse à la baleine. Les pays qui la pratiquent continueront donc à le faire. Les autres n'ont pas obtenu de contingentement. Le Groenland a obtenu le droit de chasser la baleine à bosse : neuf par an jusqu'en 2012. Les Inuits, soutenus par le Danemark, s'étaient déjà vu deux fois refusé ce droit réclamé au nom de la pêche aborigène de subsistance, ce qui lui permet de chasser d'autres espèces, comme le rorqual commun.
Du côté des anti-chasse, les Etats-Unis ont constaté « l'incapacité à dégager un nouveau paradigme », et le Brésil un « manque de maturité politique ». Alliée au Brésil, la Nouvelle-Zélande a suggéré « une pause, une période de repos et de réflexion pour revenir plus frais l'an prochain ». Du côté des chasseurs, le gouvernement japonais s’est réjoui de ne constater « aucune perspective d'accord en vue ». Semant la zizanie, il a aussi prétexté que la CBI avait trahi ses racines en mettant l’accent sur la conservation au lieu de permettre le développement d’une industrie durable de la chasse à la baleine, et qu’elle perdrait bientôt sa raison d’être.
Alors que la légitimité de la CBI est mise à mal (I), s’affrontent les gouvernements belliqueux quoique de plus en plus sensibilisés par la société civile (II). Dans ce contexte, l‘Union européenne peut-elle assurer un leadership dans les négociations internationales ? (III).
I- Quelle est la légitimité de la Commission baleinière internationale ?
La Commission Baleinière Internationale était à l'origine un ancien club des pays baleiniers chargé de veiller à la survie des baleines pour assurer la survie de l'industrie baleinière. Créée en 1946 sous l'égide de l'ONU, rassemblant à l'origine les pays chasseurs de baleines pour garantir la pérennité de la ressource par les études scientifiques et le contrôle des prises, l’organisation a de plus en plus de mal à imposer une réglementation internationale de la pêche des cétacés. Jusqu'à présent, elle ne contrôlait que la chasse aborigène de subsistance (300 à 400 prises/an) des communautés d'Alaska, du Groenland et de l'Extrême-Orient sibérien. Elle suggère donc désormais d’offrir pour les dix prochaines années des quotas qui légaliseraient leur activité, notamment dans l'océan austral pourtant érigé en sanctuaire depuis 1994.
Pour le commissaire néo-zélandais, Geoffrey Palmer, l'identité même de la CBI représente la cause du problème. Il regrette que « depuis 20 ans, l'objet même de la CBI est un sujet de divergence entre nous: est-ce un organisme de conservation des baleines ou un traité de chasse? Cette convention peut-elle associer ces deux points de vue? » D’ailleurs, le point 3 de l’ordre du jour de sa 62ème réunion était intitulé: « L'avenir de la CBI ».
Le compromis proposé par la CBI visait à ramener toutes les opérations concernant la chasse à la baleine sous son contrôle, à renforcer son pouvoir, et à recentrer son travail sur la protection. Différents types de chasse à la baleine sont encore pratiquées : celles à des fins scientifiques, celles sous objection (chasses commerciales), et celles aborigènes. Seules ces dernières sont soumises à quotas. En l’état, la proposition de la CBI ne permet pas de restreindre le commerce international des produits dérivés de la baleine, de stopper la chasse dans les sanctuaires ou d’éliminer la chasse scientifique. Elle n’autorise pas non plus de mettre fin au régime d’objections ou d’exceptions, qui permet à des pays de ne pas appliquer certaines parties de l’accord. Toutes les formes de chasse passeraient ainsi sous son contrôle.
II- De l’impossible consensus… à la guerre scientifique, médiatique et juridique
Bien qu’ayant interrompu sa chasse suite au moratoire, la Corée du Sud se tient en embuscade revendiquant le droit de la relancer. Alors que treize pays d'Amérique latine exigent une réduction significative des quotas proposés, le Japon réclame un montant plus élevé. L'Australie et la Nouvelle-Zélande sont fermement opposées à cette réouverture partielle de la chasse commerciale. De façon plus mesurée, la France ne soutient pas non plus le plan, mais souhaite une relance du processus. En effet, il est urgent de ne plus attendre : plus de 1 500 baleines ont été chassées en 2008-2009, dont plus de la moitié par le Japon sous couvert de chasse dite scientifique. La Norvège et l'Islande, qui ont refusé d'appliquer le moratoire, en pêchent respectivement cinq cents et une quarantaine.
Les ONG - tels le Pew Environment Group, Greenpeace et le WWF non-hostiles à un accord, attendaient toutefois des mesures complémentaires : pas de chasse d'espèces menacées, ni d'autorisation de commerce international, respect des avis scientifiques pour établir les quotas, révision des critères pour la pêche "scientifique" maintenue, et interdiction totale de la pêche dans l'océan austral. Quelque 200 experts, majoritairement scientifiques, ont appelé à maintenir le moratoire sur la chasse à la baleine. Des indices permettent de supposer que la vente de viande de baleine est un sous-produit de la chasse à des fins scientifiques. Or l'apport alimentaire et économique de la chasse à la baleine semble marginal. Pour le Japon c'est même une chasse coûteuse, subventionnée, qui mobilise beaucoup de gens (environ 200 équipages) pour un résultat assez maigre. L'augmentation constatée de certaines populations ne suffit pas à justifier la reprise de la chasse commerciale. Les baleines - à la maturité tardive mais à grande longévité - sont difficiles à observer,et donc à étudier. La protection des baleines reposerait alors sur leur conservation,ainsi que surlesactivités non létales, telle l'observation des baleines. Alors que 1 500 tonnes de viande de baleine pêchées l’année dernière n’auraient pas été écoulées, le whale watching (observation touristique des baleines) représenterait une manne toute à fait honorable.
Enfin, l’opinion publique pèse de plus en plus sur les gouvernements. D’ailleurs, plus d’un million de personnes ont signé une pétition exigeant le respect du moratoire sur la chasse commerciale de la baleine (remise au ministre australien de l'Environnement Peter Garrett, autrefois surnommé « Géant vert » du haut de son mètre 92, mais surtout en raison de ses engagements écologiques). Au Japon, les sondages d’opinion représentent une pression sur le gouvernement, qui pourrait d’ailleurs trouver plus facilement des compromis après une élection nationale qui aura lieu à la fin de l’année 2010.
Compte tenu de l’échec de négociations en 2010, certains ont accusé le Japon d’avoir notamment acheté des voix et utilisé l’arme financière de l’aide au développement pour s’attirer le soutien de pays plus pauvres dans le cadre du débat. En toile de fond, se seraient insérée la question de la corruption, bien que le Japon eût nié d'éventuels achats de voix à la CBI. Des vidéos (produite par le Sunday Times) montrent pourtant des représentants - africains et des Caraïbes - favorables à la chasse, énonçant le montant des aides d'Etat en provenance de Tokyo et de l'argent liquide au cours des séances de la CBI – auxquelles ils auraient été conviés, logement et voyages payés, par le Japon…la mise à disposition de prostituées lors de visites de délégations officielles au Japon relevant alors de l’ordre du détail.
Offensive, le 31 mai 2010, l'Australie a transmis à la Cour internationale de justice de La Haye sa demande d'interdiction de la chasse à la baleine par le Japon.
Au reste, les sénateurs américains avaient remémoré au Président Obama ses promesses faites lors de sa campagne présidentielle, où il affirmait qu'il se battrait pour protéger de nombreuses espèces, et en particulier les baleines. Pourtant la même administration américaine avait annoncé il y a quelques mois "réfléchir sérieusement à un accord pouvant aboutir à la réouverture de la chasse à la baleine". A priori très effacée, l’administration américaine agit de façon plus globale, c’est-à-dire sur d’autres aspects de la protection environnementale…espérant d’une part convaincre le Japon de faire des concessions en matière de chasse à la baleine, et d’autre part détenir le leadership au sein de la CBI grâce à cette tactique de travail en sous-terrain.
III - L’Europe, un soutien pour les baleines ?
Parmi les 20 des 27 Etats membres de l'UE membres de la CBI, l'Allemagne et le Royaume Uni mènent les débats. Berlin a fait du renoncement à la chasse à la baleine une condition absolue pour l'entrée de l'Islande dans l'UE (les pourparlers à l’adhésion viennent d’être lancés). Cette industrie représente 1 % du PIB islandais. En tant que membre de l'Espace économique européen et de l'espace Schengen, ce pays applique déjà près des trois quarts des exigences européennes nécessaires pour une adhésion. La Commission européenne a cependant identifié la question des baleines comme majeure. Parallèlement, au niveau international, vingt six pays (dont notamment les Etats-Unis, la France et l’Australie) ont aussi signé une déclaration regrettant la décision du précédent gouvernement islandais d’autoriser la chasse commerciale à la baleine.
Au Parlement européen, la commission de la pêche a adopté en février 2009 une résolution demandant à l'Union européenne d'œuvrer à la mise en place d'une convention internationale pour la protection des baleines. Elle a demandé d'interdire la mise à mort de baleines à des fins scientifiques, ainsi que le maintien du moratoire sur la chasse commerciale à la baleine. Elle a encouragé la désignation de vastes zones maritimes et océaniques comme sanctuaires où toute chasse à la baleine est interdite pour une durée indéterminée.
Au-delà de la reconnaissance de la nécessité d'autoriser un quota de chasse limité pour les collectivités pratiquant traditionnellement cette chasse pour leurs besoins alimentaires, elle demandait une nette intensification des efforts de recherche en vue de trouver et d'utiliser des méthodes humaines d'abattage. Les députés proposaient aussi la délimitation, dans des zones appropriées de la planète, de davantage de zones marines protégées où les baleines jouiraient d'une protection spéciale, et attiraient l'attention sur la nécessité d'utiliser des engins de pêche sélectifs afin d'éviter les captures accessoires d'autres espèces, notamment de cétacés. En dehors de ces zones protégées, des mesures doivent être prises pour mettre les cétacés à l'abri des menaces constituées par le changement climatique, la pollution, les collisions avec des navires, les engins de pêche, les bruits sous-marins d'origine humaine (sonars, études sismiques et navires, entre autres) et d'autres dangers. Enfin, un cadre réglementaire révisé pour la pratique de l'observation des cétacés, qui défende les intérêts économiques et sociaux des régions côtières où cette activité se pratique, devaient tenant compte de son évolution récente.
En 2010, près la CBI, l’UE exigeait une base scientifique pour la fixation d’éventuels quotas grâce au maintien du rôle central du comité scientifique. Opposée à l’ouverture de tout nouveau type de chasse, elle accepterait toujours celle à visée stricte de consommation locale, pour la limitation de la consommation de produits baleiniers à la consommation locale. Elle se fixait comme objectif final l’interdiction totale de la chasse qui ne serait pas conforme au moratoire sur les chasses commerciales dans l’hémisphère nord, et ce dans un calendrier agréé. Dans l’Océan Austral, les sanctuaires devraient être des zones totalement préservées.
L’UE demandait donc le maintien des règles appliquées aux pêches aborigènes, un mécanisme et un calendrier de révision de la CBI, qui ferait que toutes les activités, y compris de chasses scientifiques et sous réserve ou objections, seraient placées sous le contrôle de celle-ci.
Enfin, elle proposait l’introduction d’une clause rendant la décision de compromis nulle et non avenue en cas d’objection d’un gouvernement…surement est-elle consciente du fait qu’en la matière « un compromis fait un bon parapluie, mais un mauvais toit ».(2)
En attendant, malgré les cris d’alarmes lancés par ONGs et experts, les baleines resteront soumises aux négociations houleuses entre Etats belligérants.
(1) Francis Blanche, Extrait du poème Le carnaval des animaux.
(2) Robert Lowell, Extrait de Démocratie.
Violaine HACKER
|